Russie Vagabonde — les Kalíki Errants

Ornella Calvarese

Doctorat d'études en Histoire du théâtre Moderne et Contemporain, Professeur invité d'histoire du cinéma et de l'art vidéo, Académie des Beaux-arts; Professeur, Université de L'Aquila, Aquila, Abruzzi, Italie.

Address: Via Leonardo da Vinci, 67100 L’Aquila, Italy.

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Résumé: Cet article s’occupe des bardes errants de la Russie ancienne, les Kalíki, qui arpentaient le pays à pied en chantant un répertoire varié comprenant les Cantiques spirituels, les légendes et les Bylines, accompagnés des notes de leurs inséparables gousli. Leur origine controversée et mystérieuse en fait un objet de recherche intéressant et poétique. Le Moyen-Âge russe est caractérisé par un mouvement intense d’idées et de communautés qui, arrivant d’Orient et d’Occident, traversaient les vastes espaces eurasiens laissant des traces profondes dans la culture populaire. L’intention de cet essai est de développer une réflexion sur le rôle culturel du nomadisme spirituel dans la culture traditionnelle russe à partir de ces protagonistes de la littérature ancienne qui ont influencé et continuent d’influencer les styles et les thèmes de grande partie de la littérature russe jusqu’à nos jours, mais qui ont aussi été le véhicule d’informations, de doctrines, de visions du monde qui attendent encore d’être racontées.

Mots-clés: Russie au Moyen-Âge, Bardes russes, Littérature russes des origines, Nomadisme de l’esprit russe, Voyager dans la steppe, Bylines, Kalíki, Paganisme russe, Christianisme russe des origines, Bogomilisme en Russie.

Reçu le 05 février 2020.

Comment citer: Calvarese, Ornella (2020). Russie Vagabonde — les Kalíki Errants. Researcher. European Journal of Humanities & Social Sciences. 2 (3), 63–81.

DOI: http://dx.doi.org/10.32777/r.2020.3.2.4 

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Introduction

L’esprit nomade de l’âme russe affecte la production littéraire de nombreux grands auteurs du XIXe siècle, de Nikolaï Gogol à Fiodor Dostoïevski, de Nikolaï Leskov à Anton Tchekhov, il revient sans cesse dans la pensée des écrivains, des philosophes et des théologiens et inspire les grands poètes. En effet, un certain goût pour l’errance et la recherche d’absolu caractérise l’imaginaire russe depuis l’aube des temps; comme si la géographie même du pays assumait aux yeux de ce peuple une force métaphysique qui pousse le voyageur à aller toujours plus loin vers un horizon ultérieur. Cependant, cet imaginaire n’est pas né d’une idée abstraite, mais il s’est construit au fil des siècles grâce à l’existence de figures réelles qui ont fait de l’errance leur style de vie par excellence.

Image 1. Pèlerins. Alexander Belov, 2001

Nous ne toucherons pas ici au nomadisme entendu comme catégorie anthropologique au sens strict du mot, mais plutôt au choix d’une vie d’errance de la part de nombreuses figures qui ont profondément marqué l’histoire de la Russie ancienne et de la spiritualité populaire russe, laissant des traces dans l’héritage culturel jusqu’à nos jours. Ici seront donc pris en examen les «ménestrels mystiques» de la tradition russe, les kalíki errants, qui contribuèrent à la diffusion des cantiques spirituels, des Évangiles apocryphes et des Bylines, constituant, sans en avoir conscience, le bassin auquel s’abreuvera au cours des siècles la grande littérature classique.

Bien évidemment, le cadre dans lequel prit naissance le phénomène des déplacements de foules sur le territoire russe est complexe et controversé, car les documents dont disposent les historiens sont rares et relativement tardifs. Voilà pourquoi les témoignages de ces kalíki représentent la voix perdue et d’autant plus précieuse d’une civilisation orale dont nous n’avons que très peu de traces.

La steppe et la quête de l'absolu

Par la grâce de Dieu je suis homme et chrétien,
par actions grand pêcheur,
par état pèlerin sans abri, de la plus basse condition,
toujours errant de lieu en lieu.
Pour seuls biens, j’ai sur le dos un sac avec du pain sec,
dans ma blouse la sainte Bible et c’est tout.

Récits d’un pèlerin russe (1884)[1]

Dans l’une des scènes finales du célèbre roman de Dostoïevski, Crime et Châtiment, Raskolnikov, exilé en Sibérie, sort du hangar où il travaille et va s’asseoir sur un banc pour contempler le fleuve large et désert qui coule silencieusement. De cette rive élevée, une grande étendue de pays se dévoile à sa vue. Au loin, de l’autre côté de l’Irtych, retentissent des chants dont un vague écho arrive aux oreilles du prisonnier. Là, dans l’immense steppe inondée de soleil, apparaissent comme de petits points noirs les tentes des nomades. Là — pense Raskolnikov — «c’est la liberté, là vivent d’autres hommes qui ne ressemblent nullement à ceux d’ici ; là, le temps n’a pas marché depuis l’époque d’Abraham et de ses troupeaux» (Dostoïevski 1884). Raskolnikov rêve, les yeux fixés sur cette lointaine vision et ne pense plus à rien…

La steppe en question est celle de la Sibérie de l’extrême nord, mais s’il s’était tourné de l’autre côté, Raskolnikov aurait vu le même paysage car rien n’interrompt l’immense territoire russe sauf, ici et là, les forêts centenaires et immenses de la taïga. Après l’angoisse qui le tourmentait dans les pièces étouffantes de Pétersbourg, où l’espace exigu ne faisait qu’intensifier son sentiment d’oppression et de culpabilité pour l’horrible meurtre commis, Raskolnikov lève finalement les yeux et les fixe sur l’immensité de la plaine russe. D’un coup, le temps semble suspendu et la steppe cesse d’être espace géographique pour devenir catégorie de l’esprit, s’estompant peu à peu jusqu’à se perdre à l’horizon. Finalement l’angoisse le quitte, son esprit se vide et la pensée discursive laisse place à la rêverie, à la contemplation muette. Car l’immensité — comme le suggérait Gaston Bachelard (1961, ch. VIII):

est une catégorie philosophique de la rêverie. Sans doute, la rêverie se nourrit-elle de spectacles variés, mais par une sorte d'inclination native, elle contemple la grandeur. Et la contemplation de la grandeur détermine une attitude si spéciale, un état d'âme si particulier que la rêverie met le rêveur en dehors du monde prochain, devant un monde qui porte le signe d'un infini.

C’est ainsi que la rêverie devient «contemplation première». À son tour, l’adjectif vaste, qui revient dans toute description de la nature russe, représente une sorte de synthèse suprême, dans laquelle les processus discursifs de l’esprit et ceux immédiats de l’âme se fondent. L’espace disparaît dans le non-temps qui est condition par excellence de la mentalité nomade.

Or, d’un certain «nomadisme de l’esprit russe» et d’une certaine tendance au vagabondage serait responsable, précisément, l’homogénéité géographique du paysage russe, qui s’étend sans variations de la mer Blanche à la mer Noire, de la Baltique à la Caspienne, poussant naturellement l’homme à l’errance. Cet espace immuable et immense acquiert une dimension spirituelle, s’offrant aux hommes comme lieu de l’âme, terrain de toute recherche spirituelle, où rien ne siège très longtemps, où la destinée humaine prend conscience de sa nature précaire. Les longs siècles d’architecture en bois de la Russie ancienne en sont une preuve tangible. Le nomadisme anthropologique des peuples qui traversaient à pied ce territoire pour des raisons économiques croise le nomadisme de l’esprit qui affecte de nombreuses figures de l’imaginaire russe qui pratiquent le pèlerinage sous toutes ses formes (Tagliagambe 2006; Marchadier 2012).

À son tour, Nikolaï Berdiaev affirmait que l’amour du pèlerinage (strannichtchestvo), le nomadisme spirituel est un trait russe caractéristique; il est inhérent à l’idée russe. Le type du pèlerin (strannik) sorti du peuple est le type russe le plus expressif. Nous avons eu des pèlerins d’un niveau de culture très élevé, et les écrivains, les penseurs russes sont tous des chercheurs de la vérité divine. Gogol, Tolstoï, Dostoïevski, sont des pèlerins, et par le type de leur esprit, et par leur destinée. L’amour du pèlerinage s’oppose à tout ce qui est bourgeois, au sens moral de ce mot. Dans le fond de son âme, le Russe n’est irrévocablement attaché ni à sa propriété, ni à sa famille, ni à l’État; il sent le caractère vain et passager de tous les biens et de tous les trésors de la terre (cf. Berdiaev 1927)[2].

On pourrait ajouter bien d’autres noms (cf. Evdokimov 2011) aux célèbres écrivains cités par Berdiaev comme par exemple Anton Tchekhov, qui a laissé un témoignage poétique incontournable sur la steppe dans son chef-d’œuvre de 1888, qui porte le nom de l’immense plaine (Tchekov 1888). La sensation d’immensité sans limites et l’inclination à la contemplation suscitées par le territoire monotone et hypnotisant de la steppe trouvent dans cette nouvelle l’une des plus intenses expressions lyriques de la littérature russe.
On ne peut apercevoir l’immense profondeur et l’infini du ciel qu’en mer ou dans la steppe nocturne, éclairée par la lune. Il est d’une beauté effrayante, d’une langueur suave, il vous fait signe doucement, et le vertige vous saisit. Le voyage se prolonge encore une heure ou deux... En chemin, on tombe sur un tumulus ressemblant à un vieillard muet, ou sur une bonne femme en pierre, placée là, quand au juste et par qui, Dieu seul le sait, quelque oiseau de nuit survole sans bruit la terre et, peu à peu, ressurgissent les vieilles légendes de la steppe, les récits colportés, les contes des nourrices indigènes et tout ce que l’âme humaine peut voir et concevoir. Alors, dans la stridulation des insectes, dans les silhouettes suspectes sur les buttes, dans la profondeur du ciel, dans la pâleur lunaire, dans le vol du nocturne, dans tout ce qu’on voit et ce qu’on entend commencent à paraître la beauté triomphante, la jeunesse, la plénitude des forces et l’ardente soif de vivre; l’âme fait écho à la rude beauté de la nature, et l’on voudrait voler avec l’oiseau nocturne au-dessus de la steppe (Tchekhov 1888, pp. 42–43).

La steppe qu’évoque Tchekhov est ici celle de l’Ukraine méridionale, car jusque-là s’étend l’immense plaine qui prend naissance dans le Delta du Danube et se déploie vers la côte septentrionale de la mer Noire et au-delà, bien au-delà, jusqu’en Mongolie et au pied de l’Altaï, et encore, vers l’Extrême-Orient, jusqu’en Chine, mettant en contact, à travers un espace ininterrompu, comme un pont aux dimensions mythiques, l’Europe et l’Asie. Sur la grande route qui traverse la steppe come un ruban se perdant à l’horizon, le petit protagoniste du récit de Tchekhov imagine voir apparaître les géants légendaires, les chevaliers errants (eux aussi!) «à la démarche ample» (Tchekhov 1888, p. 45), Ilya Mouromets ou Dobrynia Nikititch, les Bogatyrs à la force démesurée qui traversaient les prairies comme des divinités immortelles sur leurs coursiers fabuleux.

Et comment ne pas rappeler ici Nikolaï Leskov et son Vagabond ensorcelé (Leskov 1873), véritable roman picaresque, où l’on raconte les aventures incroyables d’Ivan Severianovitch Fliaguine au fil de nombreuses années, tandis qu’il arpente en long et en large les vastes espaces russes — véritable voyage initiatique sans pareil dans la littérature mondiale? Comme commentait Vittorio Strada (1973, XIV), le voyageur protagoniste du roman est

…saisi et captivé par les sortilèges des mauvaises expériences, mais il réussit à chaque fois à s’en sortir et à reprendre la route. Ce monde multicolore parcouru par le pèlerin fantastique enchante, c’est le plus magique et varié d’entre tous ceux créés par Leskov, où entrent en scène non seulement des Russes, des Anglais, des Juifs, mais aussi la culture gitane et, surtout, l’immensité de l’Asie. Dans cet espace fantastique le «vagabond ensorcelé» accomplit son chemin, un chemin de formation et de purification vers une destinée qui transcende le monde terrestre et en même temps s’enracine dans l’humus de ce monde, faisant éprouver à ceux qui l’ont parcouru sans retenue une profondeur de vie presque mystique.

Dans ce roman aussi, c’est l’espace sans frontières de la terre russe qui domine, un espace dans lequel le voyageur trace son odyssée, sa résurrection perpétuelle, fortifiant son esprit et vivant intensément sa destinée terrestre.

Quelques années après la sortie du roman de Leskov, en 1881, parurent les Récits d’un pèlerin russe, d’auteur anonyme, à ce jour le livre le plus largement connu sur la spiritualité russe. On y raconte les aventures d’un strannik (pèlerin) en marche à travers la steppe et la campagne sibérienne, occupé à répéter sans interruption la prière du cœur. Il s’agit du document le plus précieux et le plus intéressant de la religiosité populaire russe. Le conteur — pourrait-on dire à bon droit, car le style rappelle de près une manière de raconter orale, par la vivacité et la fraîcheur du récit — est un paysan de la Russie centrale consacré à la vie ascétique du pèlerinage, une pratique courante et typique à l’époque en Russie. Ce texte anonyme et mystérieux, dont il existerait une copie sur le mont Athos, fut publié pour la première fois au monastère de Saint-Michel-Archange Tchérémisse aux alentours de Kazan vers 1860. Ici

pour la première fois le conte se montre sans masque, dévoilant ce que tous les contes sont secrètement: une recherche du Royaume des Cieux, la poursuite d’une vision inconnue et inexplicable, souvent simplement un mot obscur, au nom duquel nous sommes prêts à quitter la terre natale et tous nos biens, nous mettant en pèlerinage, devenant des mendiants, des Fols-en-Christ au cœur enflammé, dont le monde se moque et à qui, pourtant, le ‘monde qui se cache derrière l’apparence’ vient en aide, les guidant à travers de nombreux signes et de nombreux prodiges (Campo 1973, pp. 5–6)[3].

Dans ce long récit, les aventures et les rencontres se succèdent: en quelques pages le pèlerin trace un tableau presque complet et parfait — bien qu’un peu idéalisé — de la Russie du XIXe siècle: bandits et soldats, bûcherons perdus dans le désert des immenses forêts sibériennes, scribes sceptiques et brocardeurs, jeunes filles en cavale à la veille des noces, juges ivres, Polonais catholiques, paysans, bourgeois accueillants, aristocrates, curés pieux, bonnes sœurs… Au cours de ces haltes, le pèlerin fait l’ermite avec le bûcheron ou lit la Philocalie aux fidèles avec le sacristain, ou encore, il apprend à écrire au fils d’un paysan. […] pour certains c’est un dément, pour d’autres un saint et un thaumaturge. Il est battu, tombe dans l‘eau glacée, s’égare dans les forêts, est tenté par une femme: mais au cours de toutes ces épreuves jamais il ne cesse de louer le Seigneur et son cœur déborde d’une joie illimitée. C’est l’un des plus grands livres d’aventures: fantastique, chatoyant, captivant et, qui plus est, authentique (cf. Préface à Contes d’un pèlerin russe, «Monastero Virtuale»).

Dans de nombreux romans et nouvelles de Nikolaï Gogol, Léon Tolstoï, Fiodor Dostoïevski, Ivan Tourgueniev, Nikolaï Leskov, et même dans les poèmes de Nikolaï Nekrassov (en particulier Vlas), reviennent ces types humains consacrés à l’errance, le voyage constituant d’ailleurs un topos récurrent de l’imaginaire littéraire russe, bien au-delà des frontières du XIXe siècle. La littérature du XXe et du début du XXIe siècle nourrit cet archétype chez de nombreux auteurs qui remettent le voyage au centre de leur narration, même si le vagabondage mystique des pèlerins d’antan devient sous la plume des contemporains un tournoiement grotesque, sans plus aucun espoir d’arriver à destination. En ce sens, le vagabond plus ou moins mystique qui arrive à l’aube du XXe siècle y débarque sous forme de parodie; on ne voyage plus à pied désormais, mais dans des trains qui ne mènent nulle part. C’est le cas de Venitchka, l’anti-héros de ce qui est considéré par certains comme «le cœur de la prose russe du XXe siècle» (Caramitti 2010)[4], à savoir Moskva-Petouchki de Venedikt Erofeïev, dans lequel l’alter ego de l’auteur part en voyage sur un train de banlieue entre Moscou et le village de Petouchki, un voyage qui se transforme en

mystification sauvage de l’univers et de ses civilisations, du sentiment tragique de l’existence et — pour mieux les pétrir — de lui-même. Le résultat est un héros entièrement fait d’oxymores et de chiasmes, mais palpable comme s’il était entré chez nous, avec dans la main son éternelle bouteille de vodka, qui revêt de nombreux sens, bien au-delà de la simple vodka (Caramitti 2010, pp. 74–75).

Quoi qu’il en soit, chez de nombreux auteurs cités, et bien d’autres que nous avons omis, la «grande route» sur laquelle avancent les personnages, souvent sans arriver à destination, prend les dimensions d’une métaphore aux multiples facettes qui nourrit non seulement l’imaginaire littéraire russe dont nous avons parlé, mais aussi certaines doctrines géopolitiques russes antioccidentales, telles que l’Eurasisme qui, déjà présent chez les philosophes russes au début du XIXe siècle, deviendra une doctrine à tous les effets autour des années 1920 grâce à Lev Goumilev. L’idée d’un territoire aux caractéristiques opposées de l’Asie et de l’Europe ressurgit sans cesse au fil du temps, inspirant avec des accents différents divers penseurs, savants, historiens, géographes, linguistes, théologiens russes tels que Vissarion Belinskij, Alexandre Herzen, Dmitri Mendeleev, Nikolaï Troubetskoï, Piotr Savitski, Georges Florovski, Roman Iakobson, Nikolaï Berdiaev… Cette théorie, d’après laquelle l’utopie d’une civilisation eurasiatique constituerait le seul salut des sociétés postmodernes, s’impose sur la scène politique de la nouvelle-Russie à partir des années ‘90 du siècle dernier, à travers la revue «Elementy: Evraziskoie Obozrenie» (L’Observateur eurasiste) et le mouvement néo-eurasiste guidé par Alexandre Douguine[5].

Il convient à présent d’examiner à quelles sources s’abreuve l’imaginaire littéraire de l’homo viator russe.

Les kalíki errants

À l’aube de leur histoire, les peuples aiment,
comme les enfants,
marcher et se raconter des histoires.

(Evdokimov 2001)

Parmi les nombreuses figures qui traversaient à pied les territoires immenses de la Russie ancienne, on trouve des personnages variés et extravagants. La quantité de mots dont dispose la langue russe pour les désigner est le signe concret de l’ampleur et de la richesse de ce phénomène: prochaki, zaprochtchiki, kubraki, labori, nichaïa bratia, pobiruchki, pogorelchtchi, nichie brody, kalyny, kalíki perekhojie (sleptsy), bogomili, bogomol’tsy, skrytniki christoliubtsy… (Maksimov 1877) nomment les foules de chemineaux, de clochards, de gredins, les gueux, les mendigots, les misérables, les quémandeurs, les suppliants, les vagabonds, les pénitents, les infirmes, les victimes d’incendie, les bardes errants, la gent des mendiants aveugles, les Bogomiles, les pèlerins, les Iourodivye[6] (Fols-en-Christ) en marche dans la campagne russe… Une longue série de types humains qui pourtant ne suffit pas à donner une idée complète de la quantité et de la variété des individus qui, pour des raisons diverses, ont vagabondé pendant des siècles dans la steppe eurasienne. À ceux-ci, on devrait ajouter les confréries de saltimbanques et de ménestrels, les skomorokhi[7] — dont on trouve de vivants témoignages jusqu’au début du XXe siècle —, ou les confréries d’artisans, eux aussi consacrés à une vie nomade pour des raisons économiques plus que spirituelles.

Nous concentrerons en particulier notre attention sur les kalíki perekhojie, sorte de bardes errants, parfois aveugles, qui vagabondaient dans les terres russes les plus éloignées, en chantant les Bylines ou des cantiques spirituels (dukhovnye stikhi)[8], en s’accompagnant aux gousli, sorte de lyres de la tradition slave, ou à la bandoura (un instrument à cordes ukrainien). C’était la plupart du temps un jeune enfant qui conduisait les rangs de mendiants aveugles avançant les uns derrière les autres en se tenant par l’épaule. Il s’agissait souvent d’un orphelin, un enfant de la rue qui trouvait auprès de ces gueux une famille et qui les accompagnait dans leurs incessantes pérégrinations.

Souvent organisés en confréries, ces groupes d’ambulants et de mendiants, de misérables va-nu-pieds furent les principaux interprètes des ouvrages à thème religieux transmis par la tradition et qui se trouvent ainsi à l’origine première des archétypes littéraires développés au cours des siècles par les grands écrivains russes. C’est précisément grâce aux kalíki vagabonds qu’il a été possible de fixer les modèles de la spiritualité populaire orthodoxe profondément enracinée dans la culture traditionnelle russe. Le répertoire représenté par les cantiques spirituels aurait d’après certains une origine préchrétienne et se serait enrichi au cours du temps d’épisodes bibliques ou inspirés des Évangiles apocryphes (Veselovski 1872) et, par la suite, à partir du XVIIe siècle, de chants, de psaumes et d’oraisons déjà liturgiques. Le choix thématique et formel dans la composition des vers les différencie en deux, trois groupes principaux : les vers «anciens», qui ont des caractéristiques en commun avec le vers épique et touchent surtout aux légendes apocryphes, les vers «nouveaux», chants ou psaumes probablement d’origine polonaise, arrivés à travers les territoires occidentaux (actuelle Ukraine), dont on trouve des documents à partir de la première moitié du XVIIe siècle et, particulièrement intéressants, les vers dits «sectaires», remontant à l’époque du Raskol, soit le schisme de l’Église orthodoxe russe qui résulta du refus, de la part des vieux-croyants, d’accepter les réformes «venues d’en haut», imposées par le Patriarche Nikon en 1654. Les persécutions dont ils firent l’objet engendrèrent une diaspora qui poussa des masses de schismatiques (entre 13 et 14 millions de personnes!) vers les régions les plus reculées et impénétrables de l’Empire, jusqu’au cœur des grandes forêts, donnant naissance à un répertoire schismatique indépendant dans lequel se développèrent de nouveaux thèmes tels que la protestation religieuse, la description du rituel sectaire, la vie des communautés en fuite (Siniavski 1993, IV partie).

À un autre style et à une autre époque appartiennent en revanche les Bylines, à savoir les chants épiques populaires composés entre le IXe et le XIIIe  siècle, eux aussi chantés avec accompagnement de gousli, qui constituent l’essence de la culture orale russe. Transmis d’une génération à l’autre, ils furent recueillis et transcrits pour la première fois seulement en 1804. Les Bylines racontent en général les hauts faits des héros légendaires de l’epos populaire, les Bogatyrs aux pouvoirs extraordinaires, dans le cadre d’une Russie mythique, plongée dans une atmosphère lyrique et fantastique. Dans ces chants affluent de nombreux récits d’époque préchrétienne, dans lesquels apparaissent des personnages incontournables de la culture ancienne, tels que les Volchvy, les magiciens-prêtres-sorciers et chamanes de la Russie païenne (Siniavski 1993)[9]. Généralement chantées par les skazíteli (conteurs), jusqu’aux années 1920 du XXe siècle, les Bylines constituaient aussi une partie importante du répertoire des kalíki[10].

L’origine du terme kalíka est controversée. Parmi les hypothèses les plus accréditées, nous rappellerons celle qui le fait remonter au latin caliga, qui désignait les sandales lacées, en lanières de cuir, portées par les soldats romains, comme symbole de la condition nomade de ces types humains. De nombreux historiens, parmi lesquels l’éminent philologue russe de la fin du XIXe siècle, Aleksandr Veselovski (1872), ont trouvé plusieurs preuves de l’origine bogomile de cette confrérie particulière, arrivée sur les terres russes à travers les Balkans, après la conversion au christianisme, comme d’innombrables autres hérésies gnostiques qui se diffusèrent sur les territoires slaves d’Orient, échappant souvent au contrôle de l’Église orthodoxe qui ne possédait pas encore les moyens suffisants pour les combattre. Provenant donc en partie du monde slave-byzantin, ces kalíki contribuèrent non seulement à en transmettre la mémoire vivante aux terres orientales, mais ils furent aussi les intermédiaires des hérésies dualistes des Bogomiles qui avaient recueilli l’héritage philosophique de l’Inde et du Bouddhisme pour leur nouvelle doctrine (Veselovski 1872, p. 722).

Les premiers témoignages écrits sur l’existence des kalíki vagabonds en Russie remontent au début de la conversion de la Rous’ kiévienne au christianisme, en l’an 988, et les décrivent non pas comme des gueux vivant de la charité, mais comme des pèlerins en marche vers Constantinople, Jérusalem ou d’autres lieux saints du monde orthodoxe. D’après les chercheurs, il est possible qu’à ces rangs d’authentiques «confréries de pèlerins» se soient joints en un premier temps des membres du clergé, des aspirants moines ou des ministres du culte à quelque titre, des gens donc très motivés et munis des moyens nécessaires pour entreprendre des voyages aussi longs et difficiles. Par la suite, à ces communautés en marche se mêlèrent de nombreux Bogomiles, même si leur tendance était plutôt à se déplacer en couple, évitant de s’assembler en groupes trop nombreux pour éviter les persécutions.

Dans la littérature de la Russie ancienne, on trouve des récits sur la vie des kalíki — pèlerins Kasian et Ionn Avneiski, Dimitri Prilutski et Kirill Novoezerski, mais, surtout, on trouve la célèbre Byline, Sorok kalik so kalikoiu (Quarante pèlerins plus un) où le mythe croise l’histoire et où les kalíki apparaissent comme des hommes de grande taille, à la force démesurée et aux pouvoirs thaumaturgiques, et non pas comme des gueux, vieux, boiteux et aveugles. Il est donc probable qu’à l’origine la confrérie était formée de gens d’Église ou, tout du moins, de gens aisés qui, au cours du premier siècle de la conversion de la Russie ancienne, avaient pour tâche de diffuser le message évangélique comme de véritables missionnaires-prédicateurs et qui, seulement par la suite, au cours des siècles, se transformèrent en une communauté de mendiants.

En se déplaçant d’un bout à l’autre du pays au cours de leur errance, les kalíki rapportaient des nouvelles, des anecdotes, des récits de guérisons miraculeuses dont ils disaient avoir été témoins ou protagonistes, mais ils contribuaient surtout à diffuser les thèmes bibliques dans les régions les plus reculées.

La présence d’une culture païenne longue de plusieurs siècles n’aurait d’ailleurs aucunement pu être effacée en quelques décennies: le manque d’églises et de clergé, ainsi que de textes sacrés ou liturgiques dans les provinces les plus éloignées dura au moins jusqu’à la fin du XIVe siècle, situation rendue encore plus compliquée par le joug tatar qui, à partir de la moitié du XIIe environ et jusqu’à la fin du XVe siècle, rendit difficile l’affirmation officielle de la nouvelle religion. C’est pourquoi la diffusion du message évangélique ou plus généralement biblique, fut en bonne partie aux mains de ces messagers qui en fournissaient des interprétations souvent peu «orthodoxes».

Il en résulte que la responsabilité de la diffusion du christianisme dans l’immense Russie reposa presque entièrement sur l’œuvre missionnaire de ces prédicateurs, faisant d’eux de nouveaux apôtres du Christ qui, à travers leur style de vie ascétique conquéraient la confiance des paysans. Au travers d’un message oral adapté aux us et coutumes des Slaves habitant les terres les plus éloignées d’Europe, et grâce à la pauvreté et l’humilité de leur style de vie, ces pèlerins-missionnaires réussissaient aisément à approcher la sensibilité du peuple russe, le convertissant doucement à la nouvelle foi. Parmi eux, on comptait donc un grand nombre de kalíki, qui ne se limitaient pas à raconter des histoires édifiantes et des événements extraordinaires, mais qui contribuaient aussi à divulguer les Évangiles, y compris, et peut-être même surtout, les Apocryphes.

Ces conteurs nomades fournirent ainsi un apport original à la création d’une littérature spirituelle authentiquement russe, dans laquelle se reflétaient non seulement les principes dogmatiques et moraux, mais aussi de précieuses informations sur les habitudes et les dynamiques relationnelles internes aux confréries, leur organisation hiérarchique et leurs règles de comportement.

Il faut souligner que, non seulement les kalíki ne se limitaient pas à transmettre des histoires plus au moins vraisemblables ou fantastiques, mais qu’ils devenaient souvent à leur tour les héros de leurs propres narrations. Le grand Ilia Mouromets même, comme le relate la légende[11], fut miraculeusement guéri par deux pèlerins, deux kalíkis, qui de fait rendirent possibles les gestes épiques de ce grand héros de l’epos populaire.

Image 2. Pèlerin. Alentours du couvent Serafim-Diveevo. Photo de Maksim Petrovitch Dmitriev, 1904.

Au fil des siècles, le statut social et la fonction des kalíki changèrent. Ils perdirent leur aura d’héroïques chevaliers de la foi et consolidèrent plutôt leur condition de mendiants vagabonds, «hommes de Dieu», souvent boiteux, pour la plupart aveugles. Au XIXe siècle, les kalíki changèrent de nom, devenant kaléki (Siniavski 1993, p. 295), miséreux, bannis, enfants de Dieu, en quête de guérison dans les lieux saints de Russie et d’ailleurs, consacrés à la mendicité autour des églises et des monastères. Leur répertoire aussi s’enrichit de nouvelles légendes qui confluèrent dans le vaste corpus de la mythologie russe. C’est en ces termes, du moins, qu’ils commencèrent à parler d’eux-mêmes dans les cantiques spirituels. Appuyés sur leurs cannes, ou assis en cercle sur les places des villages, auprès des églises et des monastères, ils continuèrent des siècles durant, à chanter l’epos et les cantiques spirituels, comme d’immuables aèdes aveugles de tradition homérique. Il apparaît ainsi que l’image du musicien et du poète aveugle a une aura presque mythique, «comme si les dieux leur avaient fait don de la musique ou de la poésie pour compenser le sens de la vue dont ils étaient privés» (Sachs 2008, pp. 192–197).

Vêtus d’un cafetan effiloché, avec une vieille sacoche en bandoulière, une gamelle et les gousli, coiffés d’un vieux bonnet en poil, une canne ou une béquille à la main, les pieds enveloppés de haillons crasseux enfilés dans les lapti, ils avançaient sans cesse, en proie à une soif folle d’absolu (Image 2).

De quelque manière que ce changement ait eu lieu, les kalíki vagabonds ont été sans aucun doute, pendant des siècles, les gardiens privilégiés de la tradition spirituelle du peuple russe, de ses valeurs et de ses enseignements, qu’ils ont perpétué au fil des siècles (Fedorovskaia 2010)[12].

Conclusion

Les kalíki errants de la Russie ancienne ont une histoire poétique longue et complexe, où souvent se croisent et se fondent des événements réels et d’autres inventés. Souvent mélangés aux foules en visite aux lieux saints, les kalíki finirent par être assimilés à de simples pèlerins, ou devinrent les personnages légendaires des Bylines, assumant aux yeux du peuple le pouvoir d’en changer l’avenir et d’en influencer la destinée. Finalement, abaissés aux rangs de gueux et de quémandeurs d’aumônes, concentrés autour des églises et des monastères, ils ne cessèrent pas pour autant de se nourrir de la parole de Dieu, d’en chanter la gloire et de s’en rassasier. Nous occuper d’eux et du monde qui leur donna naissance, nous consent dans une certaine mesure de reconstruire le récit d’une histoire souvent interrompue, car chaque nouvelle époque de l’histoire russe semble vouloir renier la précédente, avançant par sauts et perdant des traces précieuses pour se remettre ensuite à leur recherche et tenter de reconstruire une identité nationale à partir d’un ensemble de morceaux éparpillés.

Remerciement: Je remercie Mme Élisabeth Durand Colson pour l'aide qu'elle a apportée à la révision de ma traduction.

 

[1] Otkrovennye rasskazy strannika duchovnomu svoemu otcu (1884); tr. fr. Récits d’un pèlerin russe, traduit en français par Jean Laloy (sous le nom de plume de Jean Gauvain) en 1943 dans les Cahiers du Rhône (Éditions de la Baconnière), présenté par Pierre Pascal dans le n° 6 de la revue Dieu vivant (1946). L’ouvrage n’a pas cessé de connaître des rééditions (depuis 1968, aux Éditions du Seuil).

[2] Cet article est une version remaniée par Berdiaev de son article Russkaja religioznaja ideja (L’idée religieuse russe) (1923), paru à Berlin en 1924 dans le recueil collectif Problemy russkogo religioznogo soznanija (Problèmes de la conscience religieuse russe). Il est disponible en français sur https://bibliotheque-russe-et-slave.com/Livres/Berdiaev_-_L_Idee_religieuse_russe.htm.

[3] Rédigés entre 1853 et 1861, les Récits d’un pèlerin russe ont longtemps passé pour un ouvrage anonyme. Il semblerait maintenant clair qu’ils sont dus à la plume d’un moine russe, le père Mikhail Kozlov (1826–1884). L’auteur, issu d’un milieu de vieux-croyants de la région de Smolensk, aurait rejoint les rangs de l’Église synodale officielle à l’âge de vingt ans, à l’époque où il fréquentait le père Matveï Konstantinovski. Son abandon de la religion de sa famille est peut-être dû aux instances de cet ecclésiastique, connu pour avoir été un prédicateur populaire, charismatique et vigoureux, outre qu’il fut aussi le confesseur de Nikolaï Gogol. Après avoir pris l’habit, le père Mikhail Kozlov sera à son tour, comme le père Matveï, missionnaire auprès des vieux-croyants.

[4] Le «poème en prose» dont on parle ici est Moskva-Petouchki (paru en 1973; il existe de nombreuses traduction italiennes, celle que nous citons ici est de Mario Caramitti (2003). Pour approfondir, cf. Remonato (2015) et surtout, très évocateur, Magris C. (2005).

[5] Sur l’histoire de l’idée eurasiste cf. Ferrari A. (2003). Les eurasistes comptent dans leurs rangs certains protagonistes de l’émigration russe des années 20 du XIXe siècle, qui suivit la Révolution bolchévique : de Nikolaï Troubetzkoy (1890–1938) et Roman Jakobson (1896–1982), parmi les linguistes les plus célèbres du siècle, à Georges Florovsky (1893–1979), l’un des théologiens russes contemporains les plus importants ou Georges Vernadsky (1887–1973), éminent professeur d’histoire russe dans les universités américaines pendant des décennies. Ils sont mal vus dans les milieux de l’émigration, car leurs théories ne s’inscrivent dans aucun des deux camps de l’opposition anticommuniste, ni celui des monarchistes-conservateurs, ni celui des démocrates-libéraux. Ce qu’on leur reproche est surtout d’avoir insisté sur la nature non occidentale, «tourano-asiatique», de la culture russe. Le premier ouvrage de Troubetskoy était une critique de l’égocentrisme de la culture occidentale, de sa présomption d’universalité et de sa tradition nationale rabattue sur deux positions à stigmatiser: l’une chauviniste — l’affirmation a priori de la supériorité de son peuple sur les autres — l’autre cosmopolite — le refus des différences entre les cultures et la volonté de les fondre dans une seule culture universelle. En particulier, les théories originales de Lev Goumilev (1993) ont influencé le mouvement politique et culturel du «Néo-eurasisme». Cf. aussi: https://www.eurasia-rivista.com/il-mito-delleurasia/ 

[6] Un personnage particulièrement évocateur, dont les chercheurs de divers domaines se sont beaucoup occupés au fil du temps, est le Iurodivy, le Fol-en-Christ, qui apparaît sous de multiples formes dans de nombreuses œuvres littéraires et dans de nombreux films du siècle dernier. Une étude plutôt originale sur ce thème a été conduite par Maravić T. (2008), qui met en relation le phénomène religieux traditionnel du Fol-en-Christ avec le thème du comédien.

[7] À paraître prochainement notre essai sur les skomorochi: Ornella Calvarese, Les saltimbanque russes, entre histoire et légende. Un texte précieux pour comprendre les dimensions de ce phénomène qui frôlait l’exode de masse est une fois de plus le texte cité plus haut: Evdokimov (2011).

[8] Les «Bylines», dont l’étymologie signifie «récits d’antan», sont une sorte de chansons de gestes, des chants épiques. Et encore, pour les dukhovnye stikhi, cf. Berelowitch W. (2012), disponible en ligne sur: https://journals.openedition.org/monderusse/9391?lang=ru. Les cantiques populaires, souvent religieux, commencèrent à être recueillis en Russie, en Ukraine, en Biélorussie depuis le début du XIXe siècle. Ces cantiques ont fait l’objet d’une littérature abondante — publications de textes et études savantes — preuve d’un intérêt soutenu de la part de cercles qui ne se limitaient pas seulement à quelques universitaires. Le phénomène s’inscrivait dans un vaste mouvement de collecte et de publication de la littérature orale, qui avait déjà commencé à la fin du XVIIIe siècle. On doit au folkloriste Petr Bezsonov le premier recueil systématique de cantiques spirituels auquel il travailla de 1861 à 1863.

[9] Il s’agissait probablement de prêtres du paganisme slave, une sorte de clergé. Ils étaient dotés d’un pouvoir surnaturel et étaient capables de prédire le futur et faire des prodiges. On en rencontre certains dans des Bylines très connues, comme celle de Volga, particulièrement habile en matière de sortilèges et de métamorphoses. Cf. Bezsonov (1863, pp. 197–198).

[10] Cf. Versi spirituali… (1997, p. 332) et Bylíny, ibidem, (1997, p. 46). Le premier recueil de cantiques spirituels de Petr Kireevski fut publié posthume en 1861. Dans la préface on lit: «Dans le peuple, on appelle Stikhi des chants à contenu spirituel, mais aussi purement populaires. Ce ne sont pas des cantiques ecclésiastiques, ni des poèmes composés par le clergé pour l’édification du peuple, mais des fruits de la fantaisie populaire, dont ils portent toute l’empreinte. Les objets religieux concentrent tout l’amour le plus ancien, le plus intime (zaduchevnaia liubov) de notre peuple; ses pensées sont presque toujours tournées vers les objets religieux; et c’est pourquoi, naturellement, il orne ces objets sacrés de fleurs champêtres, lui qui chante souvent des cantiques sacrés qu’il a entendus à l’église. Bien entendu, on ne peut exiger de ces effusions, pleines de simplicité, de sentiment populaire, ni une exactitude dogmatique, ni une adéquation de l’expression à l’importance du sujet; mais il faut leur rendre cette justice: elles sont pénétrées d’un sentiment de vraie piété. Et c’est pourquoi leurs erreurs, involontaires, n’induiront évidemment personne en tentation, et d’autant moins que ces gens simples distinguent eux-mêmes ces fruits de leur fantaisie de l’enseignement de l’Église. Les Stikhi sont chantés dans les maisons, surtout par des vieillards, mais souvent aussi en chœur par toute la famille, pendant les carêmes, lorsque le peuple compte pour un péché de chanter des chansons ordinaires; mais ils se conservent surtout sur les lèvres des mendiants aveugles qui cheminent, tels les rapsodes grecs antiques, de contrée en contrée, et qui chantent au peuple ces Stikhi qu’il aime tant.

[11] Ilya Mouromets est l’un des héros slave de la Rous' de Kiev. Il est célébré dans de nombreuses Bylines et figure aussi dans les contes populaires recueillis par Alexandre Afanassiev. Avec Dobrynia Nikititch et Aliocha Popovitch, il est considéré comme le plus grand des légendaires Bogatyrs (chevaliers russes nomades du Moyen-Âge). Il fut très malade durant sa jeunesse et ne put marcher avant l'âge de 33 ans, âge auquel il fut miraculeusement soigné par deux pèlerins. Un chevalier agonisant, Sviatogor, lui conféra ensuite une force surhumaine, et il se mit en route pour délivrer la ville de Kiev d'Idolichtche pour servir le prince Vladimir le Soleil rouge (Vladimir Krasnoïe Solnytchko). Sur son chemin, il défendit seul la ville de Tchernikhiv d'une invasion tatare, et fut fait chevalier par le chef local. Dans les forêts de Briansk, il tua le légendaire Soloveï Odikhmantievitch, monstre voleur capable de tuer les voyageurs par son sifflement magique. Il fut nommé bogatyr par le prince Vladimir et défendit Kiev de plusieurs attaques de tribus de la steppe, dont l'une menée par Kaline, tsar mythique de la Horde d'or.

[12] Une bonne partie des informations reportées ici sont tirées de Fedorovskaja (2010), Aleksandr Lopukhin (s.d.) et Aleksandr Petuchkov (s.d.), mais les recherches foisonnent dans le milieu des folkloristes, des philologues et des musicologues russes sur ce thème.

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WANDERING RUSSIA — THE ITINERANT KALIKI

Ornella Calvarese

Ph.D. in History of Modern and Contemporary Theater, Visiting Professor of History of Cinema and Videoart, Academy of Fine Arts; Professor, University of L’Aquila, Aquila, Abruzzi, Italy.

Address: Via Leonardo da Vinci, 67100 L’Aquila, Italy.

E-mail: This email address is being protected from spambots. You need JavaScript enabled to view it.

Abstract: This paper deals with the wandering Russian bards known as kalíki, who performed an oral repertoire of spiritual verses, historical legends and Byliny, playing the gusli, a psaltery-like instrument, and wandering through the vast landscape of medieval Russia and the Russian Empire. Their controversial and mysterious origin makes them an interesting and poetic topic of research. The Russian Middle Ages are characterized by an intense movement of ideas and people who, coming from East and West, crossed the vast Eurasian spaces leaving significant traces in popular culture. This paper aims to reflect on the cultural role of spiritual nomadism in traditional Russian culture through these protagonists of ancient literature. These wandering poets have not only influenced styles and themes of much of Russia’s literature up to the present, but they have also been the vehicle for information, doctrines, worldviews that are still waiting to be told.

Key words: Medieval Russia, Russian Bards, Russian literature of the origins, Nomadic thinking in Russia, Travel, Bylina, kalíki, Russian Paganism, Russian Christianity, Bogomilism.

Received at February 05, 2020.

How to cite: Calvarese, Ornella (2020). Wandering Russia — the Itinerant Kaliki. Researcher. European Journal of Humanities & Social Science. 2 (3), 63–81.

DOI: http://dx.doi.org/10.32777/r.2020.3.2.4 

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